Qui est Pernin ?

            Pernin, est le cadet d’une famille de neuf enfants, une famille modeste, très modeste, pauvre, très pauvre. Son père était tâcheron, il se présentait chaque jour sur le « Cours », où se tenait ceux, qui comme lui, avaient besoin de travailler pour nourrir leur famille. Ils étaient tous prêts à offrir leur service pour une bouchée de pain et aider au transport à bras des fruits et légumes pour charger les wagons à la gare P.L.M(*) de Châteaurenard. Ces wagons seraient le lendemain déchargés en gare de Lyon, Genève, St Etienne, Chambéry, Annecy ou bien à Paris. 

Les hommes susceptibles d’embaucher, ayant besoin d’aide et passant sur cette artère de vie, d’un geste de la main appelaient un ou plusieurs à le rejoindre pour une journée, parfois seulement quelques heures de travail. C’était la bourse du travail modèle Provence, fin du XIXème .

Il rencontra dans ce cadre un expéditeur qui se prit d’amitié pour lui et l’embaucha très régulièrement, ce fut le début d’un souffle de vie, d’une grande bouffée d’oxygène dans la famille JULIEN.

Pernin, vous l’avez sans doute deviné n’a pas fait d’études supérieures, il n’a même pas fait d’études du tout. Capable seulement d’écrire son nom, et de compter pas plus loin que dix, il n’en était pas moins doté d’une intelligence hors du commun.

Son parler, le patois occitan de la Provence, lui conférait une présence parmi les provençaux que Mistral lui aurait envié. Grand, sec, le visage dur, émacié, le menton en galoche, le regard vif, effacé par une casquette bleu toujours plantée en avant du front, il avançait dans la vie comme son père, toujours à la recherche de travail.

Il avait conquis de haute lutte avec ses grands bras et sa grande gueule, sans être ni grossier ni brutal, une place de portefaix(**) au marché, il avait ainsi une entrée de premier choix pour « gagner des parts de marché et s’offrir le luxe de travailler plus ».

Même s’il ne gagnait pas plus, à la maison il était assuré que la marmite pouvait bouillir et que ses trois filles, Andrée l’aînée, Irène et Simone la cadette, pouvaient suivre leurs études à l’école laïque.

A ce stade, il est utile que je vous précise que Pernin de son prénom René, était d’un esprit rebelle hors du commun. Il était plus proche de Pépone que du Curé. Ne lui parlez jamais de Latran, il ne sait pas où se trouve cette paroisse. S’il l’avait su, il aurait envoyé paître le curé, les abbés et leurs enfants de chœur à Gonfaron, pays où les ânes volent.

( Vous rectifiez, s’il vous plait, j’ai oublié le bedeau et Samuel l’organiste, faites-le tout de suite sinon Pernin va me disputer ).

Pernin était un radical, un « laïquard » de la première lutte. Il n’aimait pas la soutane, n’allait jamais à la messe, ni à aucun autre office d’ailleurs. Si un ami, un proche, venait à mourir, il l’accompagnait à ses obsèques sans aller plus loin que le parvis de l’église et s’en retournait à son travail.

Sans avoir bénéficié trop longtemps des enseignements de Monsieur l’Instituteur, il le considérait comme le personnage de la Commune, après le Maire, vers qui on pouvait se tourner pour un conseil, une lettre à rédiger, un avis. 

La bénédiction du curé, il ne l’avait accepté qu’une seule fois pour épouser Emilie, contraint et forcé par la belle-mère, une catholique qui ne manquait jamais ses religiosités du dimanche, messe du matin, grand’messe et vêpres comprises. 

Qu’elle ne fut pas la surprise et la joie dissimulée de Pernin de se voir proposer par son patron la haute responsabilité d’être  parrain de « confirmation » de son fils. Cette cérémonie se déroulait quelques semaines avant la communion solennelle et avait lieu au cours de la grand-messe, en présence de Monseigneur de Provenchère, Evêque.

Pernin était très ému de cet honneur et n’a pas hésité à répondre présent sur le champ, lui qui pourtant se disait anticlérical et n’avait pas franchi le porche d’une église depuis son mariage avec la « Mère », comme il avait coutume de la désigner affectueusement. Ce jour là, pour la circonstance, il avait mis son costume trois pièces gris. Son rôle consistait à l’accompagner, la main droite sur son épaule, pour défiler dans l’allée centrale de l’église et témoigner ainsi devant Dieu et son représentant, de sa foi en l’église catholique. Ce moment fut pour lui d’une grande solennité. Tout à la fois heureux d’être le parrain et le témoin vivant de la foi chrétienne. On pu voir sur ses joues couler de grosses larmes à l’approche de l’autel et du Père Dumas, curé de la paroisse. Pour la circonstance il le signa sur le front, comme pour lui adresser un message de paix et d’amitié. Ce jour-là Pernin s’est réconcilié avec lui-même et tout le genre humain pour l’éternité.

Si l’activité battait son plein, à leur grande joie c’est la « mère » et ses trois filles qui accompagnaient Pernin dans le travail quotidien. C’était le « plein emploi » pour la famille Pernin. 

Impossible de ne pas évoquer le travail de rebillaïre de Pernin. Dans la cour où sous un abri servant de buanderie lorsqu’il pleuvait, Pernin travaillait à réparer les emballages cassés car malmenés par des manipulations brutales et intempestives. On ne pouvait qu’être émerveillé par son talent de raccommodeur de bouts de bois. Dans le bassin, servant au trempage des salades, il y avait toujours en attente dans l’eau, un paquet de lattes de châtaigner pour la réparation des manes et des banastes. La souplesse du bois devenait telle que les lattes pouvaient suivre tous les méandres et épouser les contours et la forme de l’emballage à réparer, sans jamais se rompre. Pour solidifier l’assemblage, Pernin plantait des petits clous avec un marteau très fin, que lui seul avait le droit d’utiliser, et permettait ainsi de retrouver la solidité originelle de cet emballage. Magie du spectacle pour plus de commodité, il mettait dans sa bouche une poignée de clous qu’il restituait un à un d’un pincement des lèvres. La féerie était à son comble quand il racontait des histoires en provençal, tout en gardant les clous dans sa bouche.

La profession et le législateur, pour favoriser la consommation de cagette et donc du bois d’emballage, n’ont autorisé ces emballages que pour un seul et unique usage. Le rébillaïre avait terminé d’exister. Désormais vous ne réparerez plus les emballages usagés, vous les jetterez à la décharge. La société de consommation et de gaspillage, sans le dire, faisait son entrée. Le rébillaïre n’avait plus de raison d’exister. Adieu les poches de clous, le marteau restait suspendu au tableau d’outillage, l’enclume du rébillaïre ne sonnait plus, le tablier de cuir, Pernin ne l’accrochait plus à son cou. Le chant du rébillaïre ne raisonnera plus dans la remise.

Pernin avait vécu au moins deux transformations importantes dans sa vie : la fin du métier de portefaix et celui de rébillaïre. « Une évolution qu’il m’a été  nécessaire de prévoir et  d’anticiper ! »  Nous disait Pernin sans amertume.

Pernin, au décès de sa femme, a rejoint sa fille cadette de l’autre coté du Rhône pour couler une retraite paisible. Aujourd’hui encore, sa gentillesse devenue légendaire inonde toute la Provence. A « Chato », il demeure le personnage au caractère bien trempé illustre de la tradition provençale : « travail, sagesse, rire et fraternité », fondement de la culture de tout un peuple imprégné de la grande générosité du midi…

 

A suivre…

(*) P.L.M compagnie ferroviaire Paris-Lyon-Marseille, chargé au XIXème de la construction et de l’exploitation de cette voie ferrée,

(**) Portefaix : Homme qui porte des colis, des fardeaux,

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