Qui est Nine?

            De son prénom Balbine, Nine ne dit rien à personne de ses origines, dont aucun dans le village ne parle pour ne pas la blesser. La seule chose que l’on rapporte, c’est que sa mère aurait fréquenté une rue célèbre d’Avignon… Non, pas celle de la République, mais chutt… vous n’avez rien lu…..Sa mère on l’appelait « la Rue-fête ». Pourquoi ce surnom, nul ne s’en souvient, et  d’abord pourquoi s’en souvenir !

Nine comme beaucoup a quitté l’école très jeune, elle vivait chez ses grands-parents qui l’avaient adoptés et l’ont élevé jusqu’à son mariage. Si notre temps est celui des contrastes en tout genre en ce temps là, l’école laïque  tenue par les religieuses n’échappait à cette étrange opposition des genres. L’école publique était payante et l’hiver chaque élève à tour de rôle apportait le bois pour chauffer le poêle de la classe. La durée d’apprentissage scolaire fut courte, elle quitta l’école vers l’âge de douze ans, pour aider ses grands-parents aux tâches de la maison. Les conditions de vie étaient modestes. Le repas quotidien fait de recettes apprises et mitonnées sur le coin d’un fourneau à bois, elle apprit cet art culinaire rural en faisant la cuisine avec sa grand-mère pour nourrir toute la famille. Nine appris à cuisiner les plats quotidiens faits de légumes de saisons et de produits de terroir. Un jardin d’à peine quelques ares, à l’arrosage incertain du fait du climat sec et de l’absence d’eau en été, suffisait cependant à constituer le principal des légumes des repas quotidiens. L’eau d’arrosage c’était le trop plein de la Fontaine des Quatre tuyaux qui chaque semaine à jour et heure fixe était acheminé par gravité au moyen de caniveaux maçonnés court-circuité par une martelière. Chacun des jardins du village, sous l’autorité de « Pétoule », le Garde-champêtre, était ainsi parcimonieusement approvisionné en eau de source. L’eau était utilisée avec soin et sans gaspillage. D’ailleurs , dés 1909, son grand-Père récupérait l’eau de pluie des toitures du hangar qu’il stockait dans de grandes citernes en béton, pour le lavage des tomates de Rochefort, cultivées dans le quartier des Gravières, dont il faisait le courtage pour le compte des conserveries du Thor.

Entre parenthèse, il ne lui était pas venu encore à l’esprit d’entreprendre d’installer une conserverie dans le Gard-rhodanien, pour faciliter les échanges commerciaux et développer l’activité économique locale, plutôt que de servir celle de l’autre berge du Rhône. Ce manque d’esprit d’entreprise ne fait-il pas toujours défaut de nos jours ?

Nine avait épousé un forgeron devenu mécanicien qui opérait dans le village voisin. Irréprochable dans le village, elle était appréciée de tous. Travailleuse, c’est elle qui, été comme hiver, par tous les temps lavait le linge au lavoir public. Son passage, se rendant au lavoir  était reconnaissable aux notes de musique grinçantes de sa roue de brouette métallique qui n’avait jamais connu de lubrifiant. C’est vrai que la femme du cordonnier est elle aussi la plus mal chaussée !

Nine n’a jamais connu la maternité. C’est le grand chagrin de sa vie. Elle répète à qui veut bien l’entendre, c'est-à-dire à tout le monde, que son mari lui prodigue une affection très empressée. « La graine lève bien mais elle ne pousse pas » dit-elle à la boulangerie, chez le charcutier, à la poste bref elle en parle tous les jours et à tout le village. C’est sa manière bien à elle de nous faire partager sa peine et de l’oublier un peu. Elle apprécie la blague avec nos amis autour de la fontaine quand par le plus grand des hasards elle s’arrête pour écouter Toinon qu’elle qualifie de « sage du village ».

Pour arrondir les fins de mois en plus de laver le linge pour quelques « ménages », elle allait coudre l’après-midi chez l’une, repasser le linge chez l’autre, toujours en parlant des uns et des autres. Cet emploi du temps faisait qu’on la croisait toujours entrain de courir et de parler seule comme pour ne rien oublier de la vie des autres.

Nine, tout le monde l’aimait bien. Et puis, tous savaient que si une information devait circuler c’est bien à Nine qu’il fallait l’annoncer au creux de l’oreille, avant d’en saisir « Pétoule » le garde-champêtre chargé officiellement de colporter les annonces à grand bruit de tambour.

Nine, sa féminité quoique contrariée par une légère toison brune sous le nez et quelques poils revêches à la pointe menton, est très apprécié de nos amis autour de la fontaine. Une femme avec cette équipe de machos tempère leurs ardeurs critiques et ajoute une pellicule de naturel bien acceptée par tous même si elle ne manque jamais d’à propos.

A suivre...

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