qui est la mule du portefaix ?

          Pernin avait jour après jour accumulé un pécule qui lui permis d’acquérir un lopin de terre agricole au quartier du « vigneret ». Pour ne pas dépareiller le paysage il planta une vigne de raisin de table, « les angevines ». Ne me demandez pas la superficie de cette vigne, il en parlait si souvent avec une emphase toute provençale que plusieurs hectares ne suffiraient pas à la définir. Pour bien cerner la question, il est intéressant de vous préciser que, pour le ramassage de la récolte accompagné de « la Mère » et de ses trois filles, réquisitionnées pour la circonstance, un dimanche matin suffisait à cette tâche ! Deux, si la récolte était très bonne, jamais plus !

Pour transporter le voyage de raisin jusqu’à la remise de son patron, ouverte exceptionnellement ce dimanche là à 11h30, heure de sortie de la messe, il traversait le Cours au trot claquant du fouet le dos de sa mule et vociférant des injures en patois, à qui voulait bien l’entendre. Il redoublait de force sa voix et ses injures quand il arrivait à hauteur du « café Henri IV » comme pour mieux affirmer son radicalisme. Il serait suivi une demi heure après par son équipe de vendangeuses qui rentraient à pied au logis.

Je ne vous ai jamais suggéré, écrit ou dit qu’il réservait chaque année, toute sa récolte à son patron, car vous auriez pu sous-entendre que Pernin entretenait de la sorte, comme une forme de monopole commercial qui ne disait pas son nom.

Pernin pour, tout à la fois, améliorer ses conditions de portefaix et travailler ses hectares de vigne avait acheté une mule à la foire de la St André autour des remparts, qu’il avait baptisé Noémie. Il gommait ses droits à la retraite en renonçant à la « pénibilité » de son activité de portefaix. Il transférait cette charge à sa mule noire « Noémie ». « Tant pis, je renonce à mes droits je partirai plus tard en retraite » avait-il conclu ce jour-là.

Cette mule avait une caractéristique, c’était celle de n’obéir qu’à son maître et seulement quand elle le voulait. J’aurai simplement déclaré qu’elle était têtue comme une mule, tout le monde aurait compris. 

Elle avait donc une tête de mule : vous voulez savoir pourquoi? Eh bien j’vais vous l’dire !

Cette mule logeait dans une remise à coté de leur modeste habitation au fond d’une impasse dans le quartier ancien de la ville. Depuis que son maître avait trouvé un emploi à plein temps il ne pouvait travailler sa « terre », pardon sa propriété avec sa mule qu'uniquement le dimanche matin. Autant l’avouer dés maintenant Noémie s’ennuyait toute la semaine, seule dans la remise. Consulté pour la circonstance, le « Conseil de l’ordre des mules de Provence », lui conseilla de prendre des dispositions fermes et résolues. A présent  Noémie respectait un temps de travail basé sur les 35h et réclamait régulièrement ses RTT ( Refus de Tout Travail ) et la semaine de 32h. Vous pourriez penser qu’elle avait ainsi obtenu en quelque sorte satisfaction ! Pas du tout, Noémie sa mule noire réclamait à présent les heures du dimanche payées double avec récupération la semaine suivante.

Le désaccord était total entre Pernin et sa mule !

Pas du tout, ces deux là se prodiguaient une affection légendaire selon la formule consacrée : « qui aime bien châtie bien ». Vous pourriez penser que des négociations s’étaient engagées, en quelque sorte un grenelle du vigneret. Pas du tout, les pourparlers étaient inutiles, Ils avaient dés le premier jour trouvé un accord tacite : la mule acceptait de suivre son maître en « silence » et selon la volonté de son maître, mais en contrepartie, elle pouvait faire le choix de s’arrêter à tout moment pour un temps de pause d’une durée à sa convenance.

Comme elle avait une sagesse toute provençale, elle choisissait de s’arrêter lorsque Pernin croisait un ami et pouvait ainsi faire « la blague » à volonté. Le plus souvent c’est Noémie qui mettait un terme à leur rencontre en faisant le premier pas vers la propriété de son maître. Ces deux amis passaient leur vie durant à se chamailler, lui pestant sans arrêt après sa mule, elle qui n’en faisait qu’à sa tête en s’arrêtant à tout moment. Vous voilà maintenant bien éclairé sur ce duo, après tout bien provençal.

Pernin apprit par la « Marseillaise », journal prété amicalement par son voisin, un émigré italien maçon de son métier,  dans la rubrique petites annonces que Henri Colpi, réalisateur du film « Heureux qui comme Ulysse », recherchait un animal de race chevaline pour tourner avec Fernandel. Il eut l’audace de présenter sa mule noire au casting organisé pour le tournage de ce film en 1970.

« Et pourquoi ma mule ne pourrait-elle pas jouer ce rôle ? Elle est belle ma mule, sa robe noire et reluisante n’a pas son pareil en Provence. Elle tire le soc comme un percheron ma mule. Noémie la connaît la Camargue, je lui ai tout  expliqué. Elle connaît la petite Crau de Chatô, vous ajouter un peu d’eau aux pieds et c’est la Camargue toute entière qu’elle peut traverser même seule et sans Fernandel ».

Je ne vous livre qu’une petite partie des arguments présentés à ceux qui, pour faire monter la température le questionnaient avec l’esprit chagrin aux lèvres, deux tomes de « la Pléiade » n’y suffiraient pas.

Voilà pourquoi Pernin se présenta un matin de ce printemps 1970 à Cavaillon au casting de Colpi sous les platanes de la place du marché.

Pernin ne se doutait pas qu’il allait subir l’affront de sa vie : à sa mule noire Noémie, on lui préféra « Crin blanc », cet orgueilleux, ce vaniteux à la robe blanche, bon que pour transporter sur son dos les parisiens deux mois de l’année. Mais c’est bien lui « crin blanc » qu’on a choisi pour accompagner Fernandel dans sa traversée de la Crau et de la Camargue.

Lui « Pernin », un républicain de haute lutte, lui qui avait traversé avec la mule, le Rhône et la Durance pour aller voir Jaurès à Orange en 1912, lui qui trimait tous les jours de sa vie pour arriver à nourrir sa famille, lui qui suait sang et eau dans le vigneret avec sa mule pour cultiver la terre ! Non… l’affront était ineffaçable.

Pour couronner le tout, Henri Colpi ne répondit jamais à sa candidature. L’histoire ne nous dit pas que Colpi lorsqu’il aperçu Pernin et sa mule attelée pour la circonstance, il les confondit avec les paysans qui venaient pour vendre leurs fruits et légumes comme de coutume au marché de Cavaillon à la cloche de dix heures. Cette flatterie d’être reconnu comme un vrai paysan devenait à présent une plaie inguérissable.

Depuis ce jour, chaque année, il se rend au festival du film pour tenter de voir Colpi et régler ce problème avec lui et lui seul. Nos amis prétendent que c’est plutôt pour admirer les jolies stars sur la Croisette et les plages de Méditerranée. Allez savoir pourquoi il rentre du festival au mois de juillet ? Seule Nine prétend pouvoir un jour lui faire avouer la vérité….autour de la fontaine…. !  

 

(A suivre)

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