Lou branlaïre

            Lui aussi à la retraite, il quitta l’école primaire et laïque du village pour garder le troupeau de mouton avec son père Gabriel, dés l’âge de douze ans.

C’est le fait de son métier de berger qui est à l’origine de ce surnom. Occupé toute l’année à la garde du troupeau, il n’a jamais eu l’occasion de nous montrer ses compétences pour le travail manuel. Il a été privé de toute activité autre que celle d’accompagner le troupeau dans les garrigues ou bien en transhumance, et de faire la sieste à l’ombre d’un micocoulier ou d’un arbousier centenaire, de préparer une soupe arrosée copieusement d’un ou deux… parfois trois…. plutôt quatre… jamais cinq … peut-être six verres… mais jamais plus…. de vin rouge du terroir de son oncle vigneron.

Il y avait bien chaque année la tonte du troupeau, l’agnelage à surveiller, et les foires locales où les rencontres avec ses confrères étaient l’occasion de festoyer à grandes envolées de chants grivois en patois et de pots à boire.

Seul, dans les garrigues méridionales et les pâturages de la fond d’Urle ou d’Herbounouse dans le Vercors accompagné de ses moutons et de ses chiens il avait pris l’habitude d’écouter les informations et de pester toute la sainte journée après les uns et les autres, sans pouvoir changer le monde. Cette situation a accentué son naturel grincheux. Il tente à présent avec nos amis chaque jour prés de la fontaine de refaire le retard et met les bouchées doubles, critiquant tout ce qui bouge autour de lui.

Le loup, il ne l’a jamais croisé, tout le monde dormait tranquillement sur les deux oreilles chaque nuit dans les alpages. Enfin il ne l’a jamais vu certes, mais il en a souvent entendu parler dans son enfance de la bouche de sa grand-mère quand elle lui contait les belles histoires du petit « chaperon rouge ».  

Aujourd’hui ce fléau fait frémir de peur tous les bergers du Mercantour et du Gévaudan à l’exception de nos chiens « Patou » valeureux défenseurs de notre patrimoine ovin. Lou rénaïre prétend que les « écolos » avant d’obliger le retour du loup auraient dû apprendre à gérer un troupeau pendant cinq ans avant de nous donner des leçons de biodiversité. Si vous lui parlez des écolos il vous dira courroucé : « On aurait dû leur apprendre à compter les fourmis avant de parler des loups! ».

Au lieu d’organiser des battues pour tuer le loup, pourquoi n’organise-t-on pas des battues de stérilisation qui limiteraient le développement des hordes de loup ?

Récemment il a eu vent par un scientifique avisé de l’Administration, que les loups du Gévaudan ont migré depuis le Mercantour par la basse vallée de la Durance. Ils ont franchi le Rhône à la hauteur du confluent de la Durance et du Rhône, haut lieu de migration animale. Il en a conclu que ces loups ont donc traversé les garrigues d’Aramon et de Saze…… Sont-ils tous allés dans le Gévaudan ? Ont-ils traversé le village ? Quelques loups fatigués par le voyage se sont-ils installés à demeure dans nos garrigues ? Nul ne le sait... Nul ne le sait…Mais il a quand même sa petite idée sur la question. Faudra-t-il les chasser ? Notre ami se tient prés à intervenir, il attend la prochaine fois pour y prétendre et enfin chasser les loups !

Nostalgique de ses grands moments de solitude dans les grands espaces naturels, il a quelquefois des élans de poésie et d’écologie vraie, qui le rendent attachant et quelque peu philosophe.

S’il vous arrive de le croiser seul, toujours avec sa canne de berger à la main, et que vous  l’entendiez parler seul, ne le dérangez pas : il parle à ses brebis…... Surtout ne pas le distraire : il traîne dans son sillage, la farandole des ovins de toute la Provence, encore accompagné de ses chèvres du Rôve, de son âne Augustin et de ses chiens, ses fidèles compagnons de galère, comme il a plaisir à les qualifier.

Dans sa paresse toute professionnelle, il aime toujours du coin des lèvres fredonner une chanson populaire, tiens par exemple une qui me vient à l’esprit : « aujourd’hui peut-être, ou plutôt demain… ».

Alors, pour les loups…. on attendra encore un petit peu, mais pas trop quand même ! 

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