Le Pastrage

            Lou branlaïre, comme tous les ans, était chargé de choisir dans le troupeau la brebis qui, harnachée à la sarrasine, des ornements de cuir et de cuivre, serait attelée pour tracter la charrette de la nativité, décorée cette année aux allures d’une barque en bois brut avec un mât et un brin de voile blanche.

Cet infime honneur rendait notre ami heureux et fier tout à la fois. Il se rendait à la rencontre du troupeau vêtu de sa « balandrano », sa grande cape de cérémonie, coiffé de son « capelas », son large chapeau de berger occitan, tenant sa canne de la main gauche, en sifflotant des airs de Rellys ou Alibert…. Il lui arrivait même de chantonner les paroles de « Félicie » tentant d’imiter Fernandel. C’est dire sa grande joie.

Quand il lui arrivait de fredonner quelques unes des paroles sorties de sa mémoire pastorale, alors il arborait un sourire béat, il souriait aux anges….Comme les nouveaux nés.

Lou rénaïre :« Pourquoi de la main gauche ? »,

Nine :« Il ne connaît que celle-là depuis qu’il est né ! »,

Lou barrulaïre: qui l’observait depuis la fenêtre de sa voisine, 

« ôôôh ! si tu vas choisir la brebis pour Noël….. ne choisis pas celle de l’an dernier……. …….elle stresse ta brebis……elle n’est pas à la hauteur ta brebis……..si elle nous récite son chapelet ……..comme l’an dernier……. elle nous a empesté toute l’église… ce sera la catastrôôôphe !!!

Lou branlaïre : « Tu fais la crèche de ta voisine, mon ami, fais attention de ne pas nous faire une…. Catastrôôôphe !

Lou barrulaïre: « Je lui prépare la guirlande……poussant un rire saccadé et non contenu…...pour éclairer la grotte et les santons »,

Lou branlaïre : « Tu fais un drôle de santon toi du haut de ton perchoir….. »,

Lou barrulaïre:« Viens la préparer toi la guirlande, tu sais même pas faire le coq ! », (allusion au coq gaulois bien évidemment)

             Il est vrai que notre ami berger choisissait tous les ans la même brebis, celle qu’il affectionnait plus que toute autre et pour cause, cette brave bête venait s’allonger contre lui et posait délicatement sa tête sur sa jambe chaque fois que l’après-midi à l’heure de la pose digestive le berger et tout son troupeau décidaient de faire un petit somme. Son chien jalousait cette brebis et l’imitait sans l’autorisation de son maître.

Tout ce petit monde pastoral partageait un amour vrai de la nature et de l’affection vivante de tout ce qui touche à la vie et aux sentiments simples et réels. Ce berger, comme tous les bergers de la terre, se préoccupait à tout instant de la bonne santé de ses brebis… une qui traîne la patte… l’autre qui boîte un peu…celle-là qui boude le troupeau…cette autre toujours à l’arrière parce qu’atteinte par la limite d’âge ne peut plus suivre la marche de la vie. Cette brebis, il lui parlait sans cesse pour lui redonner goût à la vie, la cajolait de la main sur son train arrière, parfois d’un peu plus loin il lui adressait un regard affectueux comme pour lui dire « continue encore un peu avec nous, tu es une bonne brebis nous rentrons à la « jasso », viens avec nous ! ».

Puis un beau jour, sentant sa fin toute proche, il décidait de lui dire un dernier adieu, s’approchait d’elle, lui caressait le museau délicatement.

Il lui adressait un dernier adieu et sans se retourner rejoignait l’arrière du troupeau. La bête savait ce qui l’attendait, toutes ses congénères lui avaient d’un bêlement fraternel adressé un dernier adieu. Ses forces l’abandonnaient, elle allait se tourner vers le couchant, jeter un dernier regard sur tout l’horizon et la plaine d’alpage avant que son regard se voile, puis, elle allait se coucher sur l’herbage pour attendre son dernier souffle et rendre son âme au royaume des ovins et de tous les animaux. Viendrait ensuite le sort que réserve la nature à tous les cadavres celui du cycle naturel de tous les êtres vivants quand la mort survient.

Tous les animaux connaissent leur destin, ils savent se parler, ils éprouvent comme les humains des sentiments, de l’affection mais n’éprouvent jamais de haine… Eux !

Alors, à présent, lou branlaïre avait fait le plus difficile, il lui fallait suivre le troupeau qui le tirait vers l’avant, même si les larmes lui troublaient la vue…« Sans se retourner, un berger jamais ne doit se retourner, toujours avancer, vers les plus beaux pâturages, vers les cimes, toujours plus haut, ne regarde jamais en arrière, avance ! ».

C’était le message que son père lui avait enseigné et qu’il honorait scrupuleusement parce qu’il avait un grand respect de la vie pastorale.

Pendant tout ce cérémonial, ses brebis s’inquiétaient de voir leur berger parfois traîner un peu la jambe, alors, pour ne pas lui faire remarquer, elles ralentissaient le pas, puis comme pour le soulager elles s’agglutinaient autour de lui, formant un essaim bêlant et remuant. Ces brebis susurraient dans une mélodie saccadée, reprenant par à coup d’un coin à l’autre du troupeau, comme l’écho se reflète sur la roche lointaine, un hymne à la vie, à la joie de suivre la même trace, la même draille, toutes ensembles réunies sous la houlette du berger.

Comment voulez-vous que, pour la fête de la nativité, il ne choisisse pas cette même brebis ? Dès arrivée, elle se collait à lui et ne le quittait plus. Tous les ans il la préparait à l’évènement, lui parlait, la cajolait, le plus souvent en écrasant une larme au coin de l’œil. « On ne se refait pas » disait-il, « je les aime mes brebis….Je les aime… ».

Afin de se prémunir contre tout incident, il la fit jeûner pendant une journée précèdent l’évènement et pour la contenter avant sa cavalcade pastorale, lui donna un peu de foin dans lequel il mélangea quelques feuilles de thym et de romarin frais cueillies pour agrémenter le repas de son très cher animal.

Le romarin frais même à très faible dose produit chez l’homme comme chez tous les mammifères d’ailleurs, un effet purgatif que la brebis put contenir jusqu’au porche de l’église.

Pour calmer son émotion à l’approche du public attentif au chant du « minuit chrétien », Lou branlaïre lui parlait à l’oreille et lui caressait l’échine comme pour la rassurer.

Vint le premier pas dans l’allée centrale. Tout le cortège suivit de Monsieur le Curé et ses enfants de chœur, s’apprêtait à parader pour conduire l’enfant Jésus jusque vers la crèche. Quand Toinon entonna le « minuit chrétien », trop émue, cette brebis lâcha une brise venue de bâbord ou tribord impossible à préciser, présage d’une fuite de cet animal qui se mit à bêler comme pour anticiper des excuses….. Elle entra en bêlant avec tout ce groupe recueilli pour la circonstance…….. Le Curé croyant que les flots s’entrouvraient  devant ses pas, cru avancer dans l’eau bénite et poursuivit sa pieuse procession.

A défaut de la bonne parole c’est le message ovin qu’il répandit dans toute la nef.     

 

Lou rénaïre :« Aux 32 vents de Provence, au levant : lou marin blanc, l’auro rousso, ou encore l’auro bruno »,

Lou barrulaïre :« Avec au nord : lou bentouresco, la tremountano, la biso, lou mistrau,

Lou rénaïre :« Et au couchant : lou mango fango, lou narbones, lou pounentau »,

Lou barrulaïre :« Au sud : lou vent d’en bas, lou marin, lou vent de souleu, l’auro caudo, etc…,»,

Lou rénaïre :« Il nous faut à présent en rajouter un 33 éme ! »,

Nine :« lou pétas de la féda  de novet : le pet de la brebis de Noël ! »,

Lou barrulaïre :« Cette bénédiction ovine  fut la deuxième catastrophe en deux ans, imaginez demain les critiques autour de la fontaine ! »,

Lou rénaïre :« Un pet chargé d’histoire, dans un siècle on en parlera encore de la brebis du branlaïre ! »,

Nine :«  Elle avait choisi de contrarier la cérémonie de Noël en lâchant dans l’église une bouffée naturelle chargée du parfum de troupeau »,

Lou rénaïre :«  C’est peut être ça l’odeur de sainteté Nine ?… »,  

Nine :« Tu blasphème mon ami, n’en rajoute pas »,

Pernin :« Nine, toi qui avait pris la précaution de bien balayer la nef, avant la cérémonie ! »,

Nine :« C’est Albertine qui a nettoyé derrière l’animal »,

Lou rénaïre :« C’est vrai que c’est mieux de nettoyer derrière plutôt que le devant ! »,

Pernin :« Le curé a gardé ses chaussures ? »,

Nine :« Il a toujours sa paire de mule rangée dans le tiroir des chasubles il craint des pieds »,

Lou rénaïre :« C’est plutôt les fidèles qui ont craint ses pieds ! »,

Pernin :« Il a pu s’en offrir deux Comme le Pape, En faisant la quête le dimanche, moi j’en ai toujours eu qu’une de mule ! »,

 

( à suivre )

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau